|
|
|
  Un journaliste arriviste... "Mais où vont tous ces cons ?"
Eric Estrosi s'énerve. Comme souvent, comme toujours.
Pris dans les embouteillages parisiens inextricables du samedi soir - bien que le jour soit férié -, l'homme conduit sa grosse BMW noire avec la délicatesse d'un marteau-piqueur. Sa compagne Laurence est à ses côtés, silencieuse comme à son habitude. Le couple vient de quitter son coquet " trois pièces " du 16ème arrondissement pour aller dîner chez leur ami Laurent Epstein à Neuilly.
Eric Estrosi est un sanguin. Jeune journaliste ambitieux de trente ans, l'homme travaille pour un grand tabloïd français reconnu pour ses articles à scandales. Petit, maigre, nerveux, le visage triangulaire, anguleux, les cheveux noirs, les yeux bleu glacé, le teint pâle, Eric Estrosi est une véritable pile. Il est toujours habillé avec des costumes italiens à la mode, dont les vestes sont surdimensionnées aux épaules afin de lui donner une carrure qu'il n'a pas naturellement. Un tic nerveux lui fait d'ailleurs fréquemment agiter le haut de son corps. Son dynamisme, son ambition, sa ténacité, son opportunisme et son absence totale de scrupule, ont fait de lui un journaliste apprécié au sein de sa rédaction. Il traîne les inimitiés consécutives à ses articles non pas comme des casseroles mais comme autant de trophées de chasse.
Français et fils de commerçants d'origine italienne, Eric a échoué à " Sciences Po " avant d'intégrer une école de journalisme privée. Ses parents auraient préféré qu'il reprenne la boucherie familiale, mais le fils prodigue avait déjà une toute autre ambition. Le jeune homme ne conçoit pas le journalisme comme un métier d'information mais comme une tribune libre dans laquelle il règle ses comptes avec la société en distribuant les bons points et les avertissements péremptoires.
Cette soif de pouvoir n'est pas inexplicable. Complexé par sa petite taille et son physique, Eric n'a pas reçu beaucoup d'affection de la part de ses parents, trop occupés par la tenue de leur commerce. Très observateur et fin psychologue, le jeune homme s'est fait tout seul. Il n'a pas de véritables amis mais des relations qu'il entretient pour pouvoir les solliciter au bon moment et à bon escient. Sa vie sentimentale est factice même si son charme et son bagout ont ensorcelé Laurence, jeune étudiante en droit avec laquelle il vit maritalement et qu'il trompe régulièrement.
Eric Estrosi veut réussir à tout prix et par tous les moyens. Il dort peu, sort très tard dans les milieux " branchés ", rencontre des personnes de tous les horizons, soigne son carnet d'adresses et n'hésite pas à solliciter des faveurs auprès de ses interlocuteurs leur laissant miroiter des retours de service mirobolants. Un article laudatif sur les travaux de Laurent Epstein lui a donné une place privilégiée à la table du professeur et son amitié en prime.
La berline noire arrive enfin au portail de la propriété du professeur parisien. Laurent Epstein descend les marches de son perron et vient accueillir ses invités avec un grand sourire blanc et carnassier tranchant avec son visage bronzé. Eric lui serre la main tout en lui tapotant amicalement l'épaule de sa main gauche. Leur amitié a un peu plus de deux années et Laurent a confiance en son jeune ami.
Un majordome en livrée vient servir l'apéritif. Très vite les femmes se mettent en retrait et viennent à parler mode et culture pendant que leurs compagnons se lancent dans des discussions politiques catégoriques. Laurent Epstein est très attentif à ce que lui raconte Eric Estrosi en matière politique depuis que ce dernier lui a révélé connaître personnellement Edmond de Casteljoncourt, qui n'est pas moins que le chef de Cabinet du Président de la République. Eric n'hésite pas à user et abuser auprès de ses interlocuteurs de cette " connaissance personnelle ", qu'il n'a en fait rencontrée que trois fois en tout et pour tout.
Le dîner est servi aux chandelles. Le mobilier d'époque reflète la volonté du maître de maison de dépasser le statut de bourgeois pour atteindre celui d'aristocrate. Connaître " un " Edmond de Casteljoncourt serait un parfait bonheur pour le professeur. S'il avait pu s'acheter une particule, il l'aurait sans doute fait depuis longtemps.
Le sujet de la politique tiendra jusqu'à la fin du tournedos rossini. Eric Estrosi redirige la conversation sur l'activité de son hôte :
"Et toi ? Toujours plongé dans la neurologie ? "Plus que jamais !" "Toujours en train de chercher ?"
Une lueur de satisfaction passe dans les yeux de Laurent. Eric l'a tout de suite remarquée.
"Je ne fais pas que chercher, mon cher Eric !" "Ne me dis pas que tu commences également à trouver ?" provoque Eric. "Et bien si !" "Tu plaisantes !" réplique le journaliste, souhaitant amener son ami à en dire plus. "Libre à toi de ne pas le croire ! Mais je viens de faire une découverte plus qu'intéressante…" "Peux-tu m'en dire plus ?" "Oui, mais à condition que cela ne sorte pas d'ici et n'arrive pas dans ton journal !" "Bien sûr Laurent ! Tu connais mon sens de la déontologie…" argumente Eric, sans sourciller. "D'accord ! Je vais te raconter l'histoire…" |
|
|
|
|
|